L’épisode de l’émission Enquête diffusée le 5 février dernier, intitulé “Voler le show”, a permis d’en apprendre beaucoup plus sur les rouages de la scène culturelle québécoise.
Le reportage de la réputée émission de journalisme d’investigation canadienne s’est penché sur les pratiques d’Evenko, Live Nation et Ticketmaster, soulevant des questions sur leur domination du marché.
Le reportage est rigoureux et très intéressant, mais on peut quand même prendre certaines de ces révélations avec un grain de sel. Car au final, il s’agit d’un reportage qui a un angle bien précis sur la concentration des pouvoirs dans l’industrie.
Le dilemme des subventions publiques

Montant total des subventions reçues par les six festivals d'Evenko en 2024, selon Enquête.
L’un des segments les plus discutés du reportage concerne l’attribution de l’aide financière gouvernementale.
Selon les témoignages recueillis, notamment auprès de l’Union des artistes (UDA) et du Regroupement des festivals régionaux artistiques indépendants (LeRefrain), un malaise existerait quant à la répartition des fonds.
Pour référence, c’est le Groupe CH qui est propriétaire d’Evenko et de Spectra. Le groupe, propriété de la famille Molson, détient également le Canadiens de Montréal.
Depuis 2019, Live Nation détient 49% des parts d’Evenko dans le cadre d’un “partenariat stratégique”.

Dans les faits, les subventions provinciales sont réservées aux entreprises culturelles québécoises. Ce qui explique probablement pourquoi Live Nation détient précisément 49% des parts chez Evenko. L’entreprise demeurant majoritairement québécoise, et éligible aux subventions provinciales.
Le malaise exposé par les différents intervenants du milieu, incluant l’UDA et le LeRefrain, vient du fait que en réalité, toutes les subventions accordées à Evenko, profitent également à Live Nation.
Il faut savoir que le géant mondial du divertissement engendre des profits oscillant aux alentours de 800 millions de $ par année.
Un des intervenants interviewés par Enquête cite en exemple des petits festivals québécois qui doivent fermer pour un manque à gagner budgétaire de 100 000$, alors que des entités liées à des géants mondiaux comme Live Nation bénéficieraient de soutiens substantiels sous forme de subventions.
Il est vrai que plusieurs festivals québécois ont annoncé être en difficulté dans les derniers mois, incluant le Festival d’été de Saint-Georges, le Trois-Rivières Reggae Fest, le Festival du Gros Gras, Soif de Musique de Cowansville, le ShredFest et le VodFest.
Une programmation majoritairement anglophone ?
L’émission Enquête a également présenté une analyse statistique basée sur 1000 spectacles à Montréal entre septembre 2025 et mars 2026.
L’analyse suggère que 88% des spectacles organisés par Evenko pour cette période seraient pour des artistes anglophones, contre seulement 8% pour des artistes francophones.
Tandis que la proportion d’artistes franco s’élèverait à 25% chez les compétiteurs d’Evenko, pour la même période.
De son côté, la direction d’Evenko rappelle que la proportion de spectacles francophones qu’elle organise serait nettement plus élevée pour les spectacles à l’extérieur de la métropole.
À titre indicatif, Enquête a également analysé la proportion des têtes d’affiche à Osheaga ayant un lien d’affaires (promotion ou production de tournée) avec Live Nation.
On peut constater une hausse fulgurante depuis 2019 (avant le partenariat Evenko/Live Nation).


Il serait également juste de noter que Montréal, en tant que plaque tournante internationale, attire naturellement une programmation globale qui répond à une demande du marché pour de grosses tournées mondiales.
Et donc, il est probablement normal que la proportion d’artistes anglophone y soit plus importante.
Un témoignage qui en dit long sur le modus operandi de Live Nation

Le reportage a également donné la parole au fondateur du réseau Admission, Jean-François Brousseau. L’homme d’affaires a fondé la billetterie québécoise dans les années 80.
Il a offert une nouvelle perspective sur l’évolution de l’industrie de la billetterie au Québec.
En fait, à la fin des années 90, Admission était le leader au Québec, alors que Ticketmaster dominait le reste de l’Amérique du Nord.
Brousseau a relaté qu’en 1998, Admission était sur le point de signer un contrat majeur avec le Madison Square Garden pour la vente des billets du prestigieux aréna. MSG étant le plus gros client de Ticketmaster à ce moment-là.
Cet accord serait tombé à la dernière minute, alors que Ticketmaster considérait inacceptable qu’une autre entreprise prenne une place importante dans le marché américain.
Admission a finalement été racheté par Ticketmaster peu de temps après, et Brousseau est allé travailler directement pour Live Naton en Californie.
Cette acquisition reflèterait bien la stratégie de Live Nation visant, selon les propos recueillis, à “éteindre toute flamme de compétition”.
En 2005, Brousseau quitte Live Nation pour lancer Outbox (en partenariat avec le Cirque du Soleil), une plateforme de vente de billets similaire à Admission qui deviendra la billetterie officielle de Evenko suite à une entente signée avec le Groupe CH.
Cependant, en 2019, après la signature de l’entente entre Live Nation et Evenko, Brousseau s’est encore une fois buté au modèle d’affaire du géant mondial du divertissement.
Ticketmaster a rapidement remplacé Outbox pour devenir la plateforme officielle d’Evenko. Scellant le sort de la compagnie québécoise qui a définitivement perdu son contrat avec le Groupe CH.
Selon le groupe géré par la famille Molson, Ticketmaster aurait été choisi via un appel d’offres.
Aujourd’hui, Ticketmaster serait présent dans 8 des 10 salles les plus importantes de Montréal.
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Pendant ce temps, on sait enfin comment participer à l’action collective contre Ticketmaster au Québec.
Note : Cet article rapporte les éléments présentés lors du reportage d’Enquête “Voler le show” présenté à Radio-Canada. Les informations sont basées sur cette enquête journalistique et doivent être interprétées comme telles, et ce, dans le cadre du débat public actuel sur l’industrie culturelle québécoise.
[Via Enquête – Radio-Canada]
